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Petit ou grand, quand mon enfant est triste et que rien ne le console…

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de Anne-Sophie Berger

S’il y a une émotion que nous n’aimons pas ressentir, c’est bien la tristesse. Et c’est encore pire lorsqu’elle touche nos enfants. Qu’il est difficile de voir son fils éclater en sanglots, ou sa fille errer les yeux bouffis et rouges… On a souvent l’impression de ressentir leur souffrance dans notre chair, tout en se sentant impuissant. Un véritable crève-cœur.

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Déjà, notre propre tristesse peut être compliquée à gérer. Nous avons bien souvent tendance à cacher à nos enfants que nous sommes tristes. Ou à minimiser. Maman est un peu triste à cause de Mamie qui est à l’hôpital, mon chéri. Mais regarde, ca y est, c’est passé, je souris. Souvent ça part d’une bonne intention : ne pas les inquiéter, ne pas leur donner du chagrin, ne pas leur en « rajouter une couche », leur montrer qu’on est fort, etc.

 

Laissez-moi vous parler de Carole, cette maman qui s’est séparée de son conjoint alors que leur fille Marion avait 5 ans. Lui est instituteur, elle a un métier où elle voyage sans arrêt. Ils ont donc décidé ensemble qu’il était mieux pour Marion d’habiter chez son papa. Inutile de vous dire que la petite fille est triste, et sa maman aussi… Lorsque je rencontre Carole, elle me dit « Chaque fois que je raccompagne Marion chez son père, j’ai le cœur en mille morceaux, mais je ne lui montre pas. Je ne veux pas lui rajouter une couche : ça ne sert à rien qu’elle sache que je suis triste. C’est mieux de faire comme si de rien n’était. Alors je souris, je rigole, je raconte des blagues, je lui dis « Allez ma chérie, fais-moi un sourire ! » et j‘attends d’être seule dans la voiture pour m’effondrer ». Elle rajoute « Je vois bien que Marion est triste quand même, mais je ne sais pas quoi faire pour l’aider ».

On comprend bien cette maman. Vouloir montrer à Marion que ses parents restent solides malgré leur séparation, ne pas lui donner de raison de s’inquiéter pour sa maman, c’est un message plein d’amour : je t’aime et je veux te protéger. Malheureusement, dans cette situation, en faisant « comme si de rien n’était », Carole fait également comme si la tristesse n’existait pas. Et peut-être que c’est compliqué pour une petite fille de 5 ans de penser que sa maman n’est pas affectée par le manque de son enfant. Peut-être même que ça pourrait rendre Marion encore un peu plus triste. Peut-être aussi que ça risque d’être difficile pour Carole d’aider Marion avec sa propre tristesse en lui  envoyant simultanément le message implicite que la tristesse n’existe pas…

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Une tristesse qu’on garde au fond de soi, c’est un peu comme une blessure qu’on recouvrirait d’un sparadrap sans la soigner, pour éviter de la voir. Elle va forcément s’infecter. Alors il faut enlever le sparadrap – et ça tire les poils – puis désinfecter la plaie – et ça pique. Mais c’est de cette façon que la blessure va se soigner.

Carole a compris que c’est en disant à Marion qu’elle lui manque horriblement et qu’elle est tellement triste de cette situation qu’elles pourront vivre cette tristesse ensemble et qu’elle pourra alors aider sa fille.  Carole a décidé d’arracher le sparadrap et de désinfecter la blessure : « Je suis tellement triste de ne plus habiter avec toi ma chérie, à un point que tu ne peux même pas imaginer… Chaque fois que je te raccompagne chez papa, je pleure dans la voiture. Mais ce que j’aimerais, c’est pleurer en te serrant dans mes bras, et c’est ce que je vais faire à partir de maintenant si tu es d’accord. Et si tu as envie de pleurer, parce que pour toi aussi c’est triste tout ça, tu peux le faire dans mes bras.»

Parce qu’on aimerait tant que nos enfants ne vivent pas d’émotions négatives, il peut nous arriver d’avoir envie de les consoler en leur disant Ne sois pas triste, ou Ne pleure pas, ou Regarde la vie du bon côté, voir même parfois Tu ne vas pas pleurer pour ça ?!

Et parfois ça fonctionne. Parfois leur changer les idées, les faire relativiser ou leur montrer le verre à moitié plein, ça marche et c’est tant mieux !

Mais tout de même, nous pouvons être un peu paradoxales dans notre façon d’aborder les émotions de nos enfants : lorsqu’ils ressentent de la joie, nous trouvons normal de laisser l’émotion s’exprimer ; et lorsqu’ils ressentent de la tristesse, nous avons tendance à leur demander de mettre un couvercle dessus. Mais toutes les émotions fonctionnent de la même manière ! Une émotion, elle arrive, nous la ressentons, et c’est comme ça. Nous pouvons parfois réussir à contrôler COMMENT nous l’exprimons, mais certainement pas contrôler CE QUE nous ressentons…

Si nos phrases de réconfort ne marchent pas, si nous n’arrivons pas à leur changer les idées et à les consoler, alors il est important de détecter que nous sommes probablement en train de leur envoyer ce message étrange :

Ne ressens pas ce que tu ressens.

Imaginons que je sois en colère parce que (au hasard) mon fils aîné a ENCORE raté son bus (« Je discutais avec des copains M’man, j’ai pas vu l’heure »), et il faut donc que j’aille ENCORE le chercher au lycée. Si j’appelle mon mari pour me plaindre que notre ado m’agace à me prendre pour un chauffeur Uber et qu’il m’explique que je ne devrais pas être en colère pour ça, il y a peu de chance que ça m’apaise… Et en plus, je vais me dire qu’il ne comprend rien, et la prochaine fois j’appellerai sans doute une copine, plutôt que mon mari.

Alors imaginez quand on est enfant… Entendre les personnes qu’on aime le plus au monde – nos parents – nous dire que nous ne devrions pas ressentir ce que nous ressentons, ça peut créer quelque chose de compliqué  à l’intérieur de nous.

Ne ressens pas ce que tu ressens

 

La maman d’Arthur m’explique qu’elle trouve son fils de 9 ans triste et qu’elle ne sait pas pourquoi. Lors de notre rdv, elle me dit :

-      Arthur n’est plus le même depuis quelques temps. Il n’a plus d’entrain, on dirait qu’il a le cœur gros. Parfois j’ai l’impression qu’il a pleuré, mais quand je lui demande il me dit que tout va bien.

-      Et ça fait longtemps qu’il est comme ça ?

-      Quelques semaines.

-      Il s’est passé quelque chose de spécial qui aurait pu le rendre triste ?

-      Non. Mis à part notre chat qui s’est fait écraser. Mais bon, ça fait 2 mois…

-      Vous pourriez me raconter ce qu’il s’est passé après que le chat se soit fait écraser ?

-      Les 3 enfants ont pleuré quand on leur a dit. Alors on a fait un gros câlin, puis on les a emmenés au resto pour leur changer les idées. On leur a aussi dit qu’on prendrait un autre chat bientôt. Le lendemain, il y a eu quelques larmes à nouveau, mais on leur a expliqué que c’est la vie, que tout le monde meure un jour, que c’est comme ça et que pleurer ne fera malheureusement pas revenir le chat.

De la même manière que nous ne sommes pas tous égaux face à l’intelligence, nous ne le sommes pas plus face aux émotions. Nous ne ressentons pas tous ni la même chose, ni avec la même intensité. Nos émotions nous sont propres. Ce n’est pas parce je ne comprends pas que mon petit dernier éclate en sanglot parce que « Enzo ne peut pas venir à mon anniversaire » (je n’avais jamais entendu parler d’Enzo avant ce jour) que sa tristesse n’est pas légitime.

InsideOutNe pas exprimer sa tristesse, c’est un peu comme construire un barrage sans vanne pour retenir l’eau d’un fleuve. Le barrage va tenir un certain temps, mais l’eau va s’accumuler, s’accumuler, s’accumuler… jusqu’à faire craquer le barrage, les flots emportant tout sur leur passage. Pour aider nos enfants à traverser leur tristesse, que nous la comprenions ou que nous ne la comprenions pas, il faudrait les rejoindre dans cette tristesse et les autoriser à l’exprimer. En ne le faisant pas, en demandant à notre enfant de construire un barrage, nous prenons le risque qu’il garde leur tristesse à l’intérieur. Et comme toutes les émotions, la tristesse a besoin de suivre son chemin si on ne veut pas, comme dans le film de Disney Vice-Versa,  qu’elle finisse par tout envahir.

 

N’oublions pas que la tristesse a son utilité, comme toutes les autres émotions.

La tristesse est là pour nous donner le temps d’accepter la perte, ainsi que le temps de nous recueillir : lorsque nous avons perdu quelqu’un ou quelque chose qui comptait pour nous, la tristesse nous permet de lui rendre hommage.

Ensuite elle nous permet de prendre le temps de soigner nos blessures. Un peu comme quand on a un bras cassé qu’il faut immobiliser dans un plâtre pour le soigner.

Enfin, l’expression de la tristesse permet de générer de l’empathie, et on a tellement besoin d’empathie quand on est triste !

Pour conclure, je vais vous parler d’Emma et de son chagrin d’amour.

Emma a 16 ans, et son petit-ami avec lequel elle était depuis un an (tout une vie à cet âge-là !) vient de la plaquer. Elle est dévastée : elle n’a plus d’appétit, elle n’arrive plus à se concentrer en cours, elle se recroqueville. Le chagrin d’amour n’a pas d’âge…

Certaines de ses amies lui disent « Laisse tomber, c’est un c**, pleure pas pour lui ». D’autre « On va te trouver un autre copain, t’inquiète pas pour ça, c’est pas grave » ou « Tu vas être libre le samedi maintenant pour aller faire du shopping avec nous. Tu vois, t’as pas tout perdu ».

A la maison, son petit frère lui dit « T’es moche quand tu pleures » (mais en lui faisant un câlin, alors ça passe) et son grand frère « T’étais trop bien pour lui de toute façon ».

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Quand je demande à Emma si ça lui fait du bien d’entendre tout ça, elle me répond « Non. Ils ne comprennent pas. Et du coup, Louis me manque encore plus ». Et c’est bien logique car ici, essayer de consoler Emma en lui montrant le verre à moitié plein et en lui disant que cette rupture n’est pas grave – alors que pour Emma, elle est grave - c’est nier sa tristesse. La conséquence sur Emma est qu’elle se sent bien seule dans sa peine. Et cette solitude augmente encore sa tristesse.

Elle me dit aussi qu’elle ne l’a pas encore dit à ses parents. Pour ne pas les inquiéter. Et oui, nos enfants aussi essayent parfois de nous protéger…

Au rdv suivant, je vois qu’Emma est moins recroquevillée. Toujours triste, mais moins en souffrance. Elle me dit qu’elle en a parlé avec ses parents. Elle voyait bien qu’ils s’inquiétaient de toute façon. Ils l’ont prise dans leur bras et lui ont dit : « Il n’y a rien de plus douloureux qu’un chagrin d’amour… On comprend bien que tu sois triste. Et tu vas être triste longtemps… Tous les matins, tu vas avoir ces quelques secondes de paix au réveil, et puis tout d’un coup ça va arriver, comme une claque : Louis n’est plus amoureux, et la douleur reprend. Les chagrins d’amour, c’est horrible, ça fait tellement mal… Un jour Louis sera un simple souvenir, mais pas encore : pour l’instant, pleure ta perte et ton chagrin, nous comprenons ».

Nos enfants sont simplement comme nous : ils ont besoin de sentir qu’ils ont du soutien, qu’ils ont le droit d’être tristes et que leurs émotions sont légitimes. Ils ont besoin de nous entendre dire « C’est difficile ce que tu vis, c’est normal que tu sois triste et c’est ok si tu pleures ». Il y a plein de façons d’essayer de les consoler et ce qui fonctionne avec notre aîné ne fonctionnera peut-être pas sur notre cadet : certains enfants traversent leur tristesse plus rapidement que d’autres ; certains vont avoir besoin de la partager et d’autres non ; certains préfèrent pleurer seuls dans leur chambre et d’autres dans nos bras. D’où la nécessité de se poser la question : ce que je fais aide-t-il mon enfant, est-il moins triste, ou pas ?

Et vous, comment aidez-vous vos enfants à traverser leur tristesse ?

 

 

 

 

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Crédits photos :
Photo 1  by Pati / CC BY-ND 2.0 
Photo 2 by Ali Anne / CC BY-NC-ND 2.0
Photo 3, derivative of Surprise by Hayden Beaumont / CC BY-NC 2.0
Photo 4 by Jason Meredith / CC BY-NC-ND 2.0

 

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