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Le piège des guetteurs d’avenir de Karine Aubry

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Le piège des guetteurs d’avenir 

de Karine Aubry

“L’homme fait des plans et Dieu rigole”, dit un dicton yiddish. Une petite phrase qui divise notre humanité en deux catégories : d’un côté ceux qui planifient, pensent à tout, prévoient les coups suivants comme des joueurs d’échec, et de l’autre, ceux qui préfèrent décider et agir en situation, sur le terrain, puisque la réalité est souvent différente des prévisions.

Woman is watchingLe camp des stratèges convaincus du « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir. »

face à celui des tacticiens pour qui « on ne peut pas tirer des plans sur la comète »,
pourrait-on dire.

Ou bien les Prométhée (étymologiquement,”Prévoyant”) face aux Epiméthée (en grec, “celui qui réfléchit après”), figures antiques qui nous rappellent que cette affaire ne date pas d’hier.

Dans le Protagoras, Platon raconte qu’Epiméthée, qui s’était chargé de répartir les qualités entre les animaux et les hommes, avait distribué toutes les meilleures qualités aux animaux, et n’avait plus rien en stock au moment de doter les hommes… qui se trouvaient alors en mauvaise posture face aux animaux. Prométhée le Prévoyant, frère d’Epiméthée, chercha alors à réparer son erreur en volant le feu pour le donner aux hommes.

Vous me direz, cette histoire sent le manifeste pro-Prométhée à plein nez… et vous aurez raison. Ceux qui ne prévoient pas suffisamment y apparaissent comme inconscients ou dangereux. Pourtant, les deux approches – prévoir, anticiper ou attendre de voir en situation – peuvent être complémentaires. Deux visions de la vie, deux sagesses.

D’ailleurs en poussant l’approche prométhéenne, ce qui revient à tout prévoir, on tombe parfois de Charybde en Scylla ou, comme disent les Anglais, on saute de la poële pour tomber dans le feu. Vouloir anticiper mène en effet à quelques cercles vicieux.

Avec soi-même : plus je me prépare à tout, plus j’ai peur

Le premier est un piège à usage individuel. Prévoir, anticiper, suppose de guetter les risques et d’imaginer différents scenarii. Or, plus je m’efforce d’identifier les risques, plus j’entraîne mon cerveau à les repérer, plus je tombe dans ce qui ressemble au sur-diagnostic en médecine : voir des dangers ou des problèmes partout, ce qui peut me bloquer quand il s’agit d’agir. L’anxiété est-elle mère de vigilance, ou vigilance mère d’anxiété ? Les deux, peut-être.

Celui qui anticipe et pare aux imprévus retiendra, de chaque situation, les dangers qu’il a pu éviter. Il s’agit d’une confirmation de croyance, voire d’une prophétie auto-réalisante.

« Dans ma vie, j’ai réchappé à des centaines de catastrophes : contrairement à ce que je craignais, elles ne sont jamais arrivées. » Christophe André

De plus, je n’apprends pas à m’adapter aux imprévus puisque je cherche toujours à les avoir prévus, donc j’en ai davantage peur, et alors je prévois davantage. La volonté de parer à toute éventualité mènerait-elle insidieusement à l’incapacité à faire face à l’inconnu ? A une atrophie du muscle improvisateur ?

Trop préparer c’est, finalement, mal se préparer.
Redondance et renforcement des positions

Le second piège est interactionnel. Il consiste en une polarisation des rôles entre Prométhée et Epiméthée.

Plus une personne anticipe au sein d’un groupe, plus on lui accorde le rôle de Grand Vigilant sur qui on peut compter pour veiller au grain.

C’est d’ailleurs un rôle qui existe dans la nature : dans un troupeau de chevaux par exemple, l’un des membres joue ce rôle de guetteur pendant que les autres peuvent manger tranquillement l’herbe tendre. Mieux il guette mieux les autres se relaxent le nez dans les herbes hautes, sans se préoccuper de leur environnement. Plus il guette, moins les autres le font, plus il se sent responsable de prévenir les dangers, plus il guette. Il faut alors que le rôle tourne, sans quoi la vigie se retrouve enfermée dans sa mission comme Atlas portant le monde à bout de bras.

Dans un groupe humain, se laisser enfermer (pas son propre zèle anticipatoire) dans un tel rôle est source de fatigue, de stress, d’hyper-vigilance, de sommeil perturbé. C’est ce qui arrive à Sophie :

Sophie n’en peut plus, elle est obligée de tout gérer dans sa vie personnelle, “car mon mari ne s’inquiète de rien”. Aurait-il des raisons de s’inquiéter avec une épouse si bien organisée ? Des vacances aux inscriptions des enfants à l’école, en passant par les impôts et la mutuelle, sans oublier l’assemblée générale de l’immeuble, Sophie anticipe, planifie, pense aux détails et ne manque pas une échéance. Un logiciel fait femme, un vrai tableau excel croisé avec un agenda qui envoie des notifications. Rien ne lui échappe, elle pense à tout. Quand elle considère l’évolution de sa situation, elle se rend compte que plus le temps passe, plus elle prend en charge tous les aspects de leur vie tandis que son mari se repose de plus en plus sur elle. L’organisation précise de son épouse ne dérange pas celui-ci, il y voit des avantages, même si cela lui semble souvent excessif : pour lui, il n’est pas nécessaire de toujours anticiper, on peut aussi prendre les choses comme elles viennent. Comme de toute façon Sophie veille à tout…
C’est ici que le cercle vicieux s’installe : Sophie a besoin d’anticiper et de prévoir, son mari non, il la laisse prendre ce rôle, se met en position complémentaire (“je te laisse prévoir les choses et je te suis”) sans que cela soit explicite entre eux. Plus Sophie voit que son mari laisse les choses filer, plus elle renforce son contrôle sur tout ce qui l’inquiète : échéances, projets familiaux etc. Et plus Sophie prend les choses en main, et moins son mari se mêle de planifier quoi que ce soit !

Résultat, Sophie se sent débordée, son esprit est saturé d’informations, elle a peur d’oublier quelque chose, elle note tout, se met des rappels dans l’agenda, et commence à en vouloir à son mari de la laisser seule face à toutes ces contraintes quotidiennes. Elle se sent obligée de compenser la “légèreté”, l’ “insouciance voire inconscience” de son mari, comme elle le dit. La nuit, elle dort de moins en moins bien, se réveille avec un “flash” de quelque chose qu’elle a oublié de faire, elle se relève pour noter, pense à mille choses etc.

Sophie est un marin qui prend les quarts de tous les autres équipiers, qui ne se repose jamais vraiment, et sur qui l’équipage se repose. Plus elle compense leur manque d’action, plus elle les dispense d’agir.

C’est un peu comme si la fourmi répondait à la cigale, dans la fable de La Fontaine : “bien sûr, prends des graines chez moi, j’en ai fait toute une réserve et il y en a pour deux jusqu’au printemps.” Au lieu de cela, on se souviendra de cette réplique de la fourmi d’Esope et La Fontaine, à la cigale insouciante en été et désormais affamée : “Que faisiez-vous au temps chaud ? (…) Vous chantiez ? j’en suis fort aise. Eh bien! dansez maintenant.”

Et si la fourmi avait été trop prévoyante ? Un niveau de vigilance élevé est parfois lié à une forme de perfectionnisme, avec la peur de l’erreur ou de l’incomplétude.

En coaching d’entreprise il est intéressant d’entendre, en réunion tripartite, les points de vue d’un coaché “vigilant” et de son manager. Quand le premier dit “je suis obligé de vérifier tout le travail de mon équipe, nous ne pouvons pas courir le risque d’une erreur”, le manager répond parfois “c’est super que tu sois aussi attaché à l’excellence, pour moi c’est reposant, les documents qui viennent de ton équipe sont parfaits.” Le manager se satisfait d’un niveau de qualité / sécurité supérieur à ses attentes, et n’a aucune raison de vouloir l’abaisser, puisqu’il n’a pas conscience de son coût pour son N-1, notre coaché !

De guetteur en Cassandre

Ainsi ceux qui se soucient endossent-ils une responsabilité qui conduit ceux qui les entourent à se reposer sur eux.

Et ce n’est pas tout. Au-delà du risque de s’enfermer dans ce rôle épuisant et confortable pour les autres, il y a un autre risque que nos experts en anticipation n’ont pas toujours vu venir : c’est celui de ne plus être entendu quand ils lancent des alertes.

Revenons à notre équidé de tout à l’heure. Imaginez s’il hennissait bruyamment tous les quarts-d’heure, au moindre bruissement de feuille. Au bout d’un moment, le troupeau le considèrerait comme une alarme déréglée qu’il est urgent… d’ignorer !

C’est le sort auquel Cassandre avait été condamnée par Apollon, qui l’avait privée du don de persuasion, sans lui ôter celui de prophétie – cruel sortilège que se lance à lui-même celui qui, à trop alerter, perd son crédit. Un crédit dont il aura tant besoin en cas de danger majeur.

Zêlé, l’anticipateur n’est plus cru ni écouté : plus il alerte, moins il est entendu. Son interlocuteur peut chercher à le rassurer, à minimiser les risques et plus il le fait, plus le vigilant répond par des arguments et se convainc lui-même des grands dangers à venir. Ce qui renforce, chez son interlocuteur, l’idée que le vigilant est un anxieux voit les dangers partout.

Ce type d’interaction génère là encore un renforcement de la position de l’autre, dans une forme d’escalade. Comment revenir à un équilibre plus satisfaisant entre les deux parties, qu’elles soient couple, associés, frère ou soeur ?

Descendre du mât pour changer l’équilibre

Hypertrophie de la vigilance par excès d’entraînement,
Vigie esseulée grâce à laquelle l’équipage dort sur ses deux oreilles,
Rôle de Cassandre incomprise, les pièges de l’attitude vigilante sont pluriels.

Comment en sortir ? Les vigies fatiguées de guetter en haut du mât pourront évaluer les risques à moins anticiper, déterminer des zones AQP (Advienne Que Pourra) où elles laissent les choses aller leur cours, en respectant leur écologie personnelle ; elles pourront mieux anticiper en choisissant où investir leur talent de prévoyance, avec une meilleure valeur ajoutée ; elles pourront, même, découvrir les joies de l’improvisation et ses bénéfices sur la confiance en soi… et dans les autres, et dans son environnement.

Terminons avec Sophie qui a pris un virage salutaire :

Quand Sophie s’est retrouvée épuisée de penser à tout, elle a adopté une autre stratégie : “partager le guet sous peine de somnoler au poste et de ne pas voir un grand danger arriver.”

Elle a parlé à son mari de sa fatigue, et a reconnu qu’elle avait davantage besoin de contrôler le quotidien que lui ; lui, a répondu qu’il pensait effectivement que rien n’était vraiment grave, et que l’on pouvait toujours réparer un oubli ou un manque d’anticipation. Sophie a annoncé qu’elle ne parerait plus à tous les imprévus et qu’il risquait d’y avoir des surprises et que ce ne serait plus que son affaire.

Sophie a donc commencé à laisser des petites choses “aller dans le mur” comme elle le disait : laisser passer une échéance de facture, ne pas prévoir tous les plats pour un dîner de famille,… Cela lui a permis de traverser sa peur de l’imprévu, de se rendre compte qu’elle savait aussi improviser quand elle n’avait pas le choix et que sa nouvelle posture amenait son mari à prendre davantage les choses en main – maintenant qu’il avait la place de le faire – la soulageant d’une partie des soucis.

Paradoxalement, alors qu’elle ressentait moins le besoin de tout prévoir, son mari se mettait à anticiper davantage !

 

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