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La peur du verdict : quand on préfère ne pas savoir par Karine Aubry

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Je me souviens des élections présidentielles françaises de 2017. Le 7 mai, il y a eu cet écran sur les chaînes nationales, à 19h59, et le décompte fatidique. Ce moment où l’image des deux finalistes va se fondre, pour laisser la place à la photo du président.

Je me souviens avoir regardé l’écran… entre mes doigts, comme pour me protéger du danger d’un résultat – à mes yeux – terrible.

peur-chance

Je voulais savoir et je redoutais de savoir. Le suspense a pris fin de lui-même : ce verdict-là ne se laisse ni modifier ni différer, à moins de courir s’enfermer au fond d’une grotte en se bouchant les oreilles et en chantant “la la la la la la laaaa !”

Cette ambivalence, nous la vivons tous un jour face à un verdict qui porte pour nous un enjeu fort, voire vital. Que faisons-nous alors ? Nous tergiversons : connaître le résultat, ou pas ? Retarder ce moment où le possible laisse place au réel.

 

Tenter d’échapper à la nouvelle

Elections, résultat d’examen scolaire, résultat médical, évaluation annuelle professionnelle, verdict judiciaire, sentence : un verdict tombe, parfois comme un couperet.
Etymologiquement, le mot verdict nous vient de l’Angleterre du XVIIe siècle où il signifiait “décision de jugement, sentence”.
Le verdict a un aspect définitif. Décision, résultats ou jugement, il est une réalité qui s’impose, même si on peut parfois la négocier (aller se plaindre auprès d’un jury trop sévère, prendre un autre avis médical…) avec plus ou moins de succès.

Le verdict vient réduire notre champ des possibles : nous n’échappons plus à notre destin, le sort en est jeté, pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs. Alea jacta est.

Scared emoticon emojiAlors, au moment de réceptionner le courrier recommandé, de se connecter pour consulter les notes du Bac, ou d’aller à l’hôpital récupérer ses résultats d’examens, il est bien légitime d’avoir de l’hésitation, de ressentir la peur au ventre, et le doute dans son esprit qui, à mille à l’heure, passe en revue toutes les données qui auront pu faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

Etrange moment où une partie de notre futur est déjà joué mais nous échappe (autant que nous tentons de lui échapper) mais que nous le jouons en pensée comme si cela pouvait encore le modifier.

En l’air, la pièce lancée tourne et tourne encore, pile, face, pile, face, pile… à l’infini sans retomber. Douce torture et illusion de sécurité. Le calme (relatif) avant la tempête (hypothétique).

“Alors, verdict ?” Se rassurer, essayer de ne pas y penser, se changer les idées… toutes ces stratégies nous permettent d’échapper encore un peu à l’idée, effrayante, d’un résultat “négatif” auquel nous ne nous sentons pas préparé.

Et de fait, nous ne sommes pas prêt… tant que nous n’acceptons pas ce risque, inhérent à la vie, que la pièce tombe du mauvais côté.

Car s’il est bien humain de ne pas vouloir savoir et de différer sa connaissance d’un résultat, c’est peut-être un piège qui nous empêche de prévoir des plans B, C, D, … Z face à l’inéluctable.

Un risque encore plus grand ?

Laure repousse et repousse encore le moment de passer le concours pour devenir professeur des écoles. Elle a peur de l’échec, qui l’obligerait à renoncer à ce métier.

Sacha procrastine la préparation de son spectacle qu’il doit jouer devant un auditoire de test : il se dit que de leur réaction, dépendra la viabilité de son projet de spectacles pour événements privés.

Laure et Sacha n’ont pas prévu de plan B. Cela met sur leur plan A un enjeu majeur, qui les bloque pour aller chercher le “verdict”, c’est-à-dire le feedback de leur environnement les incitant à persévérer ou à essayer autrement. Pourtant 100% des gagnants ont tenté leur chance ;)
D’une certaine manière, ils ne vont pas chercher ce verdict parce qu’ils n’ont pas pris d’assurance les protégeant en cas de réponse défavorable. En attendant, leur projet est au point mort.

L’enjeu est parfois de taille, et surtout quand nous n’envisageons pas faire face à un résultat négatif.
Quand la peur du mauvais résultat se réveille, nous lui répondons “TOUT sauf ça” et cherchons à nous protéger… en évitant le résultat.

Fanny se sent mal dans son poste de manager, elle a l’impression de ne pas répondre aux attentes en termes d’encadrement de l’équipe et de suivi du travail effectué. Elle doute beaucoup d’elle-même, mais n’imagine pas aller faire le point avec son N+1 pour en avoir le coeur net : elle envisage un tel échange comme un moment de vérité où elle risque de “tomber de haut et ne pas savoir rebondir”. Pour elle, ce sera bon ou mauvais, vert ou rouge. Et plus elle attend et plus la peur grandit…

 Plutôt souffrir du doute que de la réalité

Restant dans l’expectative, nous sommes taraudés par le doute mais continuons à vivre, pour prendre une image, dans un immeuble sans protection anti-sismique – puisqu’il n’est pas envisageable pour nous que le séisme advienne. Ainsi, notre réponse à la peur ne nous évite pas le danger, dont la réalité est peut-être autre, ou ailleurs.

Ne pas faire d’examen médical par peur d’un résultat négatif (“positif”, disent les médecins), c’est potentiellement passer à côté des moyens de se soigner ou grever ses chances de guérir.

Ne pas ouvrir un courrier des impôts et laisser courir un délai peut nous coûter des pénalités et renforcer notre aversion pour l’administratif ; laisser régulièrement des enveloppes cachetées a le don de développer en nous un sentiment croissant d’incapacité à affronter la mauvaise nouvelle.

Ne pas demander quelque chose par peur d’une réponse négative, et laisser passer le moment où la réponse aurait été “oui” ? C’est un risque.

Mieux encore, nous restons parfois, qui sait, à une enveloppe près d’un soulagement :

ne pas ouvrir les résultats d’examen pour une grande école, et vivre dans l’angoisse… jusqu’à la libération d’entendre un proche nous dire, après avoir regardé sur internet : “Bravo, tu l’as eu !”

Paradoxalement, le plus dur c’est peut-être d’imaginer le pire sans aller vérifier. Dans redouter, il y a douter.

“Les dangers visibles nous causent moins d’effroi que les dangers imaginaires”
Shakespeare, Macbeth

Si prendre connaissance du verdict nous condamne à faire l’expérience d’une réalité, chercher à ne pas savoir nous condamne aussi, à douter et redouter.

Alors finalement, pourquoi refuser de connaître cette réalité inquiétante, alors que :
Si c’est grave autant le savoir, ne pas le savoir ne le fera pas moins exister (la réalité nous “rattrape”), et la connaître nous donne les moyens de rebondir.

Si ce n’est pas si grave, autant le savoir vite pour profiter du soulagement et couper court à l’angoisse inutile (certes, facile à dire après coup).

A moins que savoir ne soit plus coûteux que de ne pas savoir, comme c’est le cas avec les informations qui engendrent une prophétie autoréalisante.

Se garder des prophéties autoréalisantes

Parfois, ne pas savoir nous protège.

Il y avait l’autre jour sur Facebook un test, comme il y en a des milliers, qui proposait de connaître le nombre d’années qu’il nous reste à vivre en fonction de critères personnels précis. Oracle statistique plutôt que verdict scientifique, certes, mais la réaction des internautes était intéressante : la plupart disaient “je n’ose pas passer ce test : trop peur”.

Connaître ou pas la réponse à “c’est grave, docteur”, là est la question, à une époque où nous avons le moyen de presque tout savoir en scrutant la moindre de nos cellules.

Se pourrait-il que parfois, ne pas savoir soit plus écologique pour nous ?

Tout savoir ou trop en savoir comporte bien un autre risque, celui de la prophétie autoréalisante : connaître le résultat conditionne notre vie et détermine une partie de la suite.

Par exemple, si un médecin m’apprend que je suis gravement malade et que j’ai peu de chances de survie, je peux me projeter dans la mort et ne pas me battre, pensant la partie perdue (même s’il est tout à fait possible que j’aie la réaction inverse, l’envie de faire mentir la prédiction – voir plus bas).

A ce titre, ne pas tout savoir peut être un choix judicieux, pour se protéger de ce qui ne nous aide pas ; gardez-vous de poser une question à laquelle une des réponses vous tuerait ou ferait une révolution copernicienne dans votre vie.

Dans Designated Survivor, série américaine typique, le héros et son épouse ont ensemble un fils, dont la paternité n’est pas avérée. En effet, madame avait une relation avec un autre homme dans la période où elle est tombée enceinte. Les deux parents n’ont jamais voulu vérifier, le père s’est comporté comme s’il était le père biologique. Mais une fois président, les rumeurs envahissent la place publique et la question de la paternité du jeune homme est posée. Un test ADN est alors fait. Les résultats arrivent dans une enveloppe, que le père donne à son fils. Qui refuse de l’ouvrir et la rend à son père : pour lui, il est son père dans tous les cas.

Ainsi, éviter de connaître un verdict peut être une saine adaptation au contexte. A défaut, il est toujours possible de le faire mentir.

Et maintenant ?

Pour finir, le verdict est une fin… et un début.

Quel qu’il soit, il vient ajouter un élément à notre vision du monde, plus ou moins transformateur, et en acceptant ce changement nous pouvons nous remettre en mouvement.

Par exemple, il peut nous donner l’énergie de nous battre, de faire mentir les prédictions médicales. Qui n’a pas entendu l’histoire d’une personne à qui on a dit “vous ne marcherez plus” et qui a tout fait avec succès pour récupérer en partie l’usage de leurs jambes.

Il peut nous permettre, passé l’encaissement du choc ou de la déception, de retrouver notre énergie vitale pour créer, imaginer, rebâtir… Le germe de ce nouveau départ est contenu dans les émotions ressenties en apprenant le verdict. La tristesse pour lâcher ce qui est perdu, la colère pour dépasser les obstacles et combattre quand c’est le chemin, la peur pour se préparer à l’avenir qui a changé de visage.

Créativité, énergie, ressources déployées : la vie reprend son cours, autrement.

Il peut y avoir un deuil à faire, mais la renaissance est possible.

Une enveloppe cachetée même invisible pèse parfois plus lourd que le bout de papier qu’elle recèle.

Mais chacun pèsera, quand il a le choix, le prix à payer entre savoir et ne pas savoir :

  • Dans la situation, quand vous choisissez de ne pas (sa)voir, cela vous aide-t-il aujourd’hui ? En quoi ?

Et avec quelles conséquences à moyen/long terme ?

  • A l’inverse, si vous prenez le parti de regarder le verdict en face, quel est le coût pour vous ? Et quelles peuvent être les conséquences par la suite ?

 

 

 

 

 

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