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La valse lente de la dépression par Edward Storms

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Comme nous ne sommes pas censés évoquer des diagnostics en thérapie brève, je vous propose de traduire dépression par « processus dépressif » : cercle vicieux menant à la cohorte de symptômes dépressifs chez un individu.

« Thérapeute bref ne veut pas dire thérapeute pressé », disait Teresa Garcia lorsqu’elle m’enseigna les rudiments de la technique. Cet adage prend tout son sens face à quelqu’un de déprimé. Bloquer une tentative de régulation peut avoir des résultats spectaculaires et rapides. Qu’il est bon que des patients reviennent le sourire aux lèvres après la levée des conflits ou la disparition d’une angoisse. D’aucuns en concluraient que cela devrait toujours être le cas en thérapie brève. Ils remettraient peut-être en question leur mapping (dans quel sens encore, cette flèche ?), leur thème des tentatives de régulation ou encore leur laborieuse recherche d’inconvénients au changement si la plainte subsiste et que lesdits changements se font attendre.

homme-triste-statueMichel m’explique s’être senti épuisé après avoir juste accompagné sa fille au cinéma la semaine précédente. Lorsqu’il tente de se mobiliser, ce sentiment d’épuisement revient au bout d’une heure à peine. Il a brûlé un feu rouge, ce qui le surprend désagréablement. Il constate toute sortes de manquements qui ne lui ressemblent pas. Après tout, il est cadre supérieur dans une entreprise dont il a monté tous les échelons patiemment, se montrant fiable.
Puis il y a eu du changement dans cette entreprise familiale et un nouveau supérieur met en doute ses compétences. D’ailleurs son département va être « outsourcé », et on ne sait plus trop quoi faire de lui. Lui-même non plus, d’ailleurs.

A la maison, ce n’est pas bien brillant. Les ados s’insultent, l’insultent et le rendent responsable de mille injustices.
Son épouse tente de le stimuler et se montre passablement énervée de son état. Déjà qu’il était souvent indécis, et que c’est elle qui doit porter la culotte !

Ces processus ont pris plusieurs mois à s’installer. Certains aspects néanmoins mijotaient tranquillement depuis des années (l’attitude avec les ados). Donc finalement pour lui ce beau succès professionnel n’était-il qu’un miroir aux alouettes ? Ce mariage, une erreur ? Et avec les ados alors ? : « je suis un couillon, j’ai peur ! » rumine-t-il.

Bon Dieu, y a-t-il un domaine de la vie où Michel ne se sent pas nullissime ? Difficile à trouver…
A ce stade en séance, tenter des recadrages pour que Michel puisse envisager autrement ses échecs fait plutôt « plof ». Il reste assis, regarde par terre. Il interagit peu, se force par politesse. Il pense encombrer l’agenda d’un psy alors que sa situation est tellement sans issue. Ou plutôt si, il y en aurait bien une, croit-il : prendre sur lui, faire des efforts. Mais où donc trouver une once d’énergie ?

Je prends une position haute et ferme : interdiction d’agir, de chercher de l’énergie. Petites tâches de 1/2h (puisqu’une heure entière l’épuise). Maximum 2/jour. Une le matin et une autre l’après-midi. Pourquoi cette demande bizarre ? Michel ne me le demande même pas, il n’est ni satisfait ni insatisfait, il ne sait pas.

Philippe Labro témoigne de sa propre spirale dépressive dans son livre « Tomber 7 Fois, se Relever Huit ». Tout va tellement mal que son psychiatre l’envoie à l’hôpital. Il entre avec sa valise dans l’unité de psychiatrie, regarde autour de lui. Et une pensée lui vient : « non, ce n’est pas pour moi ici ! ». Plus tard, bien plus tard, il remarquera que cette petite pensée presque anodine fut la première pensée positive qu’il eut à propos de lui-même depuis des mois.

Michel s’était mis à cuisiner un plat simple quand lui vint la pensée : « Qu’est-ce que c’est beau de couper une courgette ! ». Et ce fut tout. Le reste de la journée fut maussade. Et cela a duré des semaines. Avec toutefois la survenue de plus en plus régulière de pensées du type courgette. Parfois un peu plus d’activité, mais en se sentant à plat le lendemain. Comment se contenter de ces petits moments quand on a été qui on a été ?

En effet, ce sont des moments très délicats pour le thérapeute. S’il crie victoire pour la courgette, il court le risque d’être vu comme quelqu’un qui positive à outrance, qui se contente de peu. Donc parvenir à noter l’étape : « c’est intéressant que vous ayez pensé cela » mais souligner que le chemin va encore être long. Et freiner, freiner. Non, ce n’est pas parce que vous avez fait une fois un repas que vous allez le faire tous les jours. Et surtout que la famille ne se mette pas à vous pousser à reprendre toutes vos responsabilités d’avant !

Même dans le cas d’une thérapie très bien menée, retrouver confiance en ses capacités va prendre du temps. Ou encore arriver à nouveau à se concentrer (lire un livre ou suivre une série était devenu impossible) ou à se sentir valable et digne d’être aimé.
Pourquoi autant de temps ? L’hypothèse actuelle est qu’il y a destruction de tissu cérébral, c’est à dire une perte de neurones et de leurs précieuses connexions dans les régions du cortex préfrontal (qui permet de planifier des tâches, de raisonner), des amygdales (gestion des émotions, de l’anxiété, de la peur) et de l’hippocampe (gestion de l’humeur, mémorisation) sous l’effet d’un stress répété durant plusieurs semaines ou mois.

Les patients qui ont subi cela ne sont donc tout simplement plus outillés pour fonctionner comme ils le faisaient avant. Heureusement pour eux, le processus est réversible. Mais il faut d’abord créer le contexte adéquat, les tâches thérapeutiques visant à bloquer les stimulis stressants (échecs répétés, pensées ruminatoires dévalorisantes). Seulement alors les petites cellules vont pouvoir se multiplier à nouveau et établir de nouvelles connexions. On comprend que cela prend au minimum quelques mois. Parfois beaucoup plus si le contexte reste difficile. Certains symptômes récupèrent plus vite que d’autres, probablement car les structures neurologiques se réparent chacune à leur propre rythme.

Certaines thérapies ressemblent à du rock acrobatique, d’autres à de l’aïkido. Ou parfois même à une promenade en forêt. Avec une personne dépressive il s’agirait plutôt d’une valse lente : le thérapeute mène mais respecte bien le rythme très doux qui est nécessaire au patient. 

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